Témoignage de la fondatrice Danielle Robertson

Publié le par CPAJ

Nous avons demandé à Danielle Robertson, la suisse qui a participé à la création du centre en 1998 de nous livrer quelques souvenirs. Voici son témoignage :


Kigali, 1996.

 

Un maybobo - terme utilisé par les Rwandais pour désigner les enfants vivant dans la rue - m'accoste:
- Eh! La blanche! Donne-moi de l'argent!
- Non.
- Pourquoi tu dis "non"? Je vois bien que tu as de l'argent !
- Tu irais t'acheter de la colle pour la sniffer.
- C'est pas pour de la colle ! C'est pour acheter des cahiers pour mes petits frères et soeurs afin qu'ils puissent aller à l'école.


Puis-je le croire? D'un côté, c'est vrai qu'il y a beaucoup d'enfants chefs de famille suite au génocide et qu’ils doivent s’occuper de leurs frères et soeurs. De l'autre, c'est aussi vrai que les enfants qui vivent dans la rue abusent de l'histoire des petits frères et soeurs...
Je suis institutrice. Pour moi, c'est simple, enfants = écoliers. Mais au Rwanda ce n’est pas toujours le cas.
Après quelques échanges de ce type, j'ai choisi de rester au Rwanda pour essayer de répondre à la demande de ces enfants... Mais comment faire ?
 
Kicukiro, un quartier de Kigali, 1997.
 
J'allais souvent à la décharge de Kigali. A cette époque, les dizaines de journalistes qui passaient en coup de vent au Rwanda n'avaient pas encore repéré la décharge et les spectaculaires photos qu’ils auraient pu faire de ces enfants dans ce décor sordide, aussi étais-je tolérée par les jeunes. Comme je ne pouvais pas communiquer avec les adultes et les enfants rwandais à cause de la barrière de la langue, j'observais beaucoup. Un jour, un break est arrivé et les enfants se sont précipités pour le décharger. Je me suis approchée et j’ai pu voir que le véhicule était bourré de papiers, les papiers d'une banque ai-je appris plus tard. Le chauffeur a veillé à ce que tout soit brûlé. Mais les enfants ont tout de même réussi à dissimuler deux gros paquets de feuilles.
Lorsque le break est parti, surprise : chaque enfant s'est retrouvé avec un crayon et du papier. La décharge n'existait plus. Le travail était oublié. Les enfants de la rue dessinaient. Ils me connaissaient assez pour me laisser regarder leurs productions. J'ai noté des camions à profusion, des ballons de foot, des mitraillettes, des machettes, du soleil et quelques maisons; leur monde. Lorsque je me suis penchée sur un des jeunes, encore une surprise: un paysage et des personnages imaginaires et élaborés. Je l'ai observé longtemps. Il dessinait une réalité qu'il voyait dans sa tête. Parfois, il s'arrêtait, tapotait son crayon sur ses lèvres et repartait dans son dessin. Ses traits de crayons étaient précis et gracieux. J'ai pensé alors à une possibilité pour les jeunes de gagner quelque argent : un atelier de sérigraphie. Ce jeune pourrait dessiner les modèles et les autres exécuteraient l'impression. Voila comment naquit l’idée de créer un centre d’accueil et de partage avec les enfants qui vivaient dans la rue à Kigali.
 
Suisse, 2002.
 
Depuis mon retour, j'ai souvent parlé de mon aventure rwandaise. Mais si j'ai quelque chose à dire, c'est à eux, les maybobo, que je le dois. Ce sont eux qui m'ont interpellée, bousculée, réveillée. Ce sont eux qui m'ont appris comment les rencontrer et comment agir.


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